En décembre 2025, deux articles publiés dans le Journal of the American Medical Association sont venus consolider, par des angles complémentaires, un constat déjà lourd : les jeunes transgenres et de genre divers (TGD) paient un tribut disproportionné en matière de souffrance psychique. Le premier, signé McArthur et collègues, dans JAMA Pediatrics, est une revue systématique avec méta-analyse portant sur la suicidalité (idéations et tentatives) et les conduites d’automutilation non suicidaires (NSSI). Le second, signé Bista et collègues dans JAMA Network Open, est une étude transversale australienne sur la dépression et l’anxiété au tout début de l’adolescence, à partir d’une vaste cohorte scolaire. Mis bout à bout, ils dessinent une chaîne plausible : des environnements exposant davantage les jeunes trans à la stigmatisation, au harcèlement et à l’insécurité augmentent le risque de troubles dépressifs et anxieux – lesquels constituent à leur tour un terreau majeur des idées suicidaires, des gestes auto-agressifs et des passages à l’acte.
La méta-analyse de McArthur et collègues frappe d’abord par son ampleur : 137 études, 262 échantillons distincts, 131 429 jeunes TGD (âge moyen 17 ans, jusqu’à 25 ans). En agrégeant les données mondiales disponibles, les auteurs estiment des prévalences agrégées de 48,8 % pour les idées suicidaires, 26,2 % pour les tentatives de suicide, et 46,6 % pour le NSSI. Autrement dit, à l’échelle des études compilées, près d’un jeune TGD sur deux rapporte des idées suicidaires ou des automutilations non suicidaires, et environ un sur quatre rapporte au moins une tentative. La revue met aussi en évidence une variabilité importante selon les méthodes (les enquêtes anonymes tendent à donner des chiffres plus élevés que les entretiens ou les dossiers médicaux), signe que ces comportements restent partiellement invisibilisés dans certains contextes de soins.
L’article détaille ensuite comment ces risques se distribuent selon l’âge. Pour les idées suicidaires, les estimations montent avec l’âge : 37 % chez les enfants (7-12 ans), 47 % chez les adolescents (13-17 ans) et 58 % chez les jeunes adultes (18-23 ans). Les tentatives suivent une pente comparable : 16 % chez les enfants, 26 % chez les adolescents, 29 % chez les jeunes adultes. L’automutilation non suicidaire, elle, est déjà très élevée dès l’enfance dans les études incluses (47 %), reste massive à l’adolescence (45 %), et atteint 51 % chez les jeunes adultes. Ces chiffres ne racontent pas une fragilité individuelle qui apparaîtrait spontanément à 15 ou 17 ans ; ils décrivent plutôt un cumul d’expositions au fil du temps – prise de conscience de la stigmatisation, expériences répétées de rejet, obstacles aux soins, climat social – qui peut transformer une détresse initiale en trajectoire chronique.
McArthur et collègues proposent aussi une mise en perspective très explicite avec les jeunes cisgenres. Dans leur discussion, ils rappellent des ordres de grandeur chez les pairs cisgenres : 20,5% d’idéations suicidaires, 7,1% de tentatives, 17,7% de NSSI, et concluent que les niveaux observés chez les jeunes TGD sont 2 à 3,5 fois plus élevés. Si l’on traduit cette comparaison en rapports de risques à partir des chiffres cités dans l’article, on obtient environ 2,4 fois plus d’idéations suicidaires (48,8 % vs 20,5 %), environ 3,7 fois plus de tentatives (26,2% vs 7,1%), et environ 2,6 fois plus de NSSI (46,6 % vs 17,7 %). Autrement dit, la différence de risque n’est pas marginale : elle se compte en multiples, pas en points de pourcentage isolés.
C’est ici que l’étude de Bista et collègues aide à éclairer le mécanisme probable. Leur travail porte sur 6 388 élèves australiens d’environ 13-14 ans, recrutés via 134 établissements scolaires dans le cadre de la Future Proofing Study, avec des vagues de collecte entre 2019 et 2022. Cette photographie très précoce de l’adolescence montre déjà un différentiel massif de troubles internalisés. Dans l’échantillon global, 15,1% rapportent des symptômes dépressifs à un niveau clinique et 14,6% des symptômes anxieux à un niveau clinique ; mais chez les adolescents TGD, ces proportions grimpent respectivement à 59,3% (dépression clinique) et 48,8% (anxiété clinique), contre 13,3% et 13,1% chez les adolescents cisgenres. Même après ajustement sur de nombreux facteurs (démographie, variables psychosociales, famille, école), le statut TGD reste associé à des odds ratios élevés : 5,68 pour une dépression de niveau clinique et 3,49 pour une anxiété de niveau clinique (comparé aux cisgenres). Ce signal est cohérent avec l’idée que la sur-suicidalité décrite par McArthur et collègues provient vraisemblablement, au moins en partie, d’un sur-risque de dépression et d’anxiété – des troubles qui sont, en population générale, parmi les prédicteurs les plus robustes des conduites suicidaires et auto-agressives.
Les deux articles convergent enfin sur un point d’action : la prévention ne peut pas se limiter à repérer la crise, elle doit transformer les contextes. McArthur et collègues insistent sur l’intérêt d’un dépistage régulier en soins primaires, mais surtout sur la nécessité de former les soignants à des pratiques affirmatives et de soutenir des politiques inclusives. De leur côté, Bista et collègues décrivent des facteurs protecteurs – soutien familial et des pairs, climat scolaire positif, accès à des soins et à un accompagnement affirmatifs – et concluent que les stratégies doivent s’attaquer aux stresseurs spécifiques d’identité et aux risques contextuels (prévention du harcèlement, amélioration du climat scolaire, accès à des services). Ils soulignent le besoin d’interventions “dès le début de l’adolescence” pour réduire les inégalités de santé mentale. Au total, le message est clair : réduire la dépression, l’anxiété et la suicidalité des jeunes trans ne relève pas d’une injonction individuelle à “aller mieux”, mais de la construction d’environnements affirmatifs – à la maison, à l’école, dans les soins, et dans la loi – qui diminuent l’exposition à la stigmatisation et augmentent l’accès à des ressources de protection.
Dans ces environnements affirmatifs prescrits par les auteurs, quelle place pour les soins d’affirmation de genre ? Si ces deux études ne permettent pas d’évaluer l’intérêt en santé mentale de tels soins, d’autres études récentes se sont penchées sur le sujet. C’est par exemple le cas de l’étude récente – résumée ici par Trajectoires Jeunes Trans – de Luke Allen et ses collègues, qui a observé une baisse de suicidalité après deux ans d’hormonothérapie dans un échantillon de 432 adolescents trans. De manière plus générale, la dernière revue de littérature en date, d’octobre 2025, de Prokop et ses collègues, concluait que l’hormonothérapie pouvait améliorer la santé mentale des adolescents trans. S’agissant des bloqueurs de puberté, la dernière revue de littérature effectuée est celle de la SIEDP, qui recommande son usage pour les adolescents trans qui en éprouvent le besoin, en raison de leurs effets bénéfiques sur la santé mentale. Ces deux ensembles de résultats sont en ligne avec les toutes récentes recommandations cliniques de consensus de l’AWMF, de la SFEDP ou encore de l’ESPE.
S’agissant des torsoplasties chez les mineurs transmasculins, la pratique est davantage discutée. Une récente étude de l’Université de San Diego, de Junye Ma et collègues, a trouvé que les interventions chirurgicales médicalement nécessaires ainsi que l’hormonothérapie, au bénéfice de jeunes trans, étaient liées à une moindre dépression et à une meilleure congruence de genre, que l’hormonothérapie seule ou qu’aucun soin médical. Toutefois, une revue de littérature menée par Anna Miroshnychenko et ses collègues, financée par la SEGM – et largement reprise dans son rapport par le HHS américain – met en doute la qualité des études documentant les bénéfices en santé mentale de ces chirurgies. Elle a suscité de vives critiques méthodologiques, en particulier de la part de Schechter et collègues, Armstrong et collègues, et Lane et collègues. Le point central de ces critiques concerne l’application d’outils d’évaluation d’études à un champ – la chirurgie plastique et reconstructrice – où les essais randomisés, les groupes contrôles stricts ou les comparaisons “intervention vs non-intervention” sont rarement possibles, souvent non éthiques, et surtout non exigés pour les chirurgies comparables pratiquées chez les jeunes cisgenres.
La sur-suicidalité observée chez les jeunes trans ne peut être comprise indépendamment des conditions sociales, institutionnelles et médicales dans lesquelles ces jeunes évoluent. Améliorer la santé mentale des jeunes trans suppose avant tout de sécuriser leurs environnements, et d’assurer l’accès à des soins affirmatifs fondés sur les données disponibles, mais aussi sur les consensus des cliniciens au plus près du terrain, et sur les préférences et valeurs des personnes concernées elles-mêmes.
Note : Les articles d’actualité scientifique de TJT sont désormais rédigés avec l’assistance d’une IA. Leur contenu s’appuie toutefois sur une lecture humaine complète systématique des études rapportées, permettant de vérifier l’exactitude des informations, et d’éditorialiser librement l’actualité.
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