actes-décembre-2025

« On fait ça pour la protéger » : ces parents qui refusent la transition de leur enfant

À la suite de la publication d’une étude portant sur les origines de TJT, résumée ici sur notre site, Nicolas Sallée, sociologue, étudie cette fois, dans une publication publiée très récemment avec Florence Giguère-Diaz, dans les Actes de la recherche en sciences sociales, les parents dits « transsceptiques » d’enfants trans, que ceux-ci soient mineurs ou jeunes majeurs.

L’article s’inscrit dans un contexte de fortes controverses politiques et cliniques autour de la transition de genre des mineurs, intensifiées depuis le début des années 2010 avec l’augmentation du nombre d’adolescents et de jeunes adultes suivis dans des dispositifs de transition, en particulier parmi les personnes assignées filles à la naissance. Nous discutions dans un précédent article d’actualité de la cause vraisemblable de cette prédominance d’adolescents transmasculins, à savoir : la transmisogynie, qui empêche les adolescentes transféminines à sortir du placard et à transitionner dans des proportions similaires à celles des adolescents transmasculins.

Les auteurs de la présente étude interrogent la manière dont certains parents, loin d’un rejet frontal ou conservateur, construisent une opposition à la transition de leur enfant au nom d’un impératif de protection. Cette « parentalité transsceptique » est analysée comme une forme spécifique de paternalisme parental, ancrée dans des rapports d’âge et de filiation, qui articule savoirs cliniques, références féministes et expériences ordinaires de la parentalité.

L’enquête repose sur un matériau qualitatif recueilli en France auprès de neuf familles membres d’un collectif de parents opposé à la transition de genre des mineurs, désigné sous le nom de « collectif B. ». Les entretiens concernent majoritairement des mères issues des classes moyennes et supérieures, dotées d’un capital culturel élevé, et ayant souvent revendiqué un ancrage progressiste ou féministe. Les auteurs montrent que ces parents ne sont pas extérieurs aux normes contemporaines de l’« éducation concertée », mais qu’ils en viennent à en suspendre certains principes lorsque la question trans surgit, perçue comme une menace pour l’équilibre familial et pour l’enfant lui-même.

La première étape de ces trajectoires transsceptiques réside dans une relecture du coming out de l’enfant. Lorsque celui-ci est adolescent, l’annonce de la transidentité est fréquemment décrite comme brutale, inattendue et émotionnellement déstabilisante. Cynthia, mère de Sam, 16 ans, raconte ainsi la scène de l’annonce : « Et là, elle me dit : ‘Il faut que je vous dise un truc, je me sens pas bien dans mon corps, je voudrais que vous fassiez comme les scouts, que vous m’appeliez comme un garçon et que vous m’appeliez de mon nouveau prénom’ » (Cynthia, p. 98). Elle décrit ensuite son propre choc et la manière dont elle reprend la main sur la situation en réorientant immédiatement la parole de son enfant vers le suivi thérapeutique existant.

Ces récits parentaux tendent à disqualifier le désir de transition en l’inscrivant dans une interprétation développementale du mal-être adolescent. Cynthia explique ainsi que Sam aurait un décalage entre âge chronologique et maturité psychique : « elle va avoir 17 ans, mais elle a 12 ans d’âge mental » (Cynthia, p. 98). Cette insistance sur l’« immaturité » permet aux parents de justifier moralement leur opposition, en affirmant agir pour le bien futur de l’enfant, supposé reconnaître ultérieurement « la sagesse des restrictions » imposées.

La soudaineté supposée du désir de transition constitue un autre élément central de cette relecture. Christine évoque le coming out de Noé, 15 ans à l’époque, lors d’un moment jugé anodin, et conclut par une formule à la fois affectueuse et infantilisante : « On va en reparler, poussin » (Christine, p. 98). Estelle, quant à elle, met en contradiction le coming out de Charlie avec des souvenirs récents de conformité de genre, affirmant : « un an avant son coming out, elle était en bikini sur la plage à draguer les mecs » (Estelle, p. 98). Ces récits produisent une narration cohérente dans laquelle la transidentité apparaît comme une rupture inexplicable, et donc suspecte.

Les parents rencontrés s’approprient également des savoirs cliniques controversés pour étayer leur position. Plusieurs mobilisent explicitement l’hypothèse de la « dysphorie de genre d’apparition rapide », popularisée par Lisa Littman, et associent la transidentité de leur enfant à une influence des réseaux sociaux. Mara décrit ainsi ce qu’elle perçoit comme une mise en danger en ligne : « Elle était abonnée à des chaînes où des trans se coupaient les seins, se mettaient en scène après l’opération » (Mara, p. 99), avant de conclure sur « le recrutement en ligne d’enfants qui sont un peu, un peu perdus, parce qu’ils sont adolescents » (Mara, p. 99). Ces propos traduisent une vision de l’enfant comme vulnérable, malléable et exposé à des influences jugées nocives.

Un autre pilier de la parentalité transsceptique réside dans une conception essentialiste du sexe, souvent articulée à un féminisme dit « radical ». Christine exprime sans détour son refus de reconnaître le genre revendiqué par son enfant : « Au bout d’un moment, la biologie ! La base… Elle aura beau se déguiser en mec, elle est une femme. Et ça finit là » (Christine, p. 99). Ce type de discours oppose la fixité du sexe biologique à ce qui est présenté comme une confusion idéologique entre sexe et genre, attribuée à un « transactivisme » perçu comme dangereux.

Ce féminisme mobilisé par certaines mères se veut distinct du conservatisme religieux ou réactionnaire. Il s’appuie sur une revalorisation de la condition féminine et sur la dénonciation de l’oppression structurelle des femmes. Estelle explique ainsi que le désir de transition de son enfant s’enracinerait dans un rejet de la condition féminine : « On n’a pas assez valorisé le fait d’être une femme… J’ai une poitrine, je vais allaiter et c’est des moments merveilleux. Ça fait des inégalités de carrière et c’est dégueulasse, mais allaiter mes enfants ça a été des moments magiques… Je l’ai pas assez dit à mes filles. » (Estelle, p. 100). Dans cette perspective, s’opposer à la transition revient à protéger non seulement l’enfant, mais aussi la catégorie sociale « femmes », conçue comme menacée de dilution.

Lorsque les enfants atteignent la majorité, l’autorité parentale, qui constituait jusque-là un levier central de la parentalité transsceptique, devient juridiquement nulle. Cette perte de pouvoir transforme en profondeur les relations familiales, en particulier lorsque les enfants engagent malgré tout des démarches de transition. Les parents décrivent alors un sentiment aigu de dépossession, doublé d’un effondrement de l’espoir qu’ils avaient placé dans un renoncement ultérieur de leur enfant. Là où, durant la minorité, l’opposition pouvait encore s’inscrire dans une temporalité de l’attente – celle d’un futur retour à la raison, l’entrée dans l’âge adulte vient clore cette possibilité. Les auteurs montrent que cette bascule s’accompagne d’un vécu émotionnel intense, fait de colère, de tristesse et de ressentiment, mais aussi d’un durcissement des représentations à l’égard de la transidentité.

Ce durcissement s’exprime notamment à travers des discours marqués par le dégoût et la monstrualisation des parcours trans. Mara, évoquant les contenus que sa fille consultait en ligne, parle ainsi de « enfin des trucs horribles, à tel point que j’ai regardé deux trois trucs et je… j’ai plus voulu regarder, parce que c’était insupportable. Insupportable ! » (Mara, p. 99). Le choix lexical, l’insistance sur l’horreur et l’insupportable, traduisent une réaction de rejet viscéral, où les corps trans sont perçus comme atteignant un seuil de tolérabilité morale et sensorielle. Ce registre du dégoût, loin d’être anecdotique, participe à la justification a posteriori de l’opposition parentale : ce qui suscite le dégoût ne peut être reconnu comme légitime, encore moins comme désirable pour son enfant.

En conclusion, l’article met en lumière une parentalité transsceptique socialement située, intellectuellement outillée et émotionnellement investie, qui ne se réduit pas à l’ignorance du sujet. En analysant ces trajectoires comme des « carrières parentales », Sallée et Giguère-Diaz montrent comment des parents apprennent à s’opposer à la transition de leur enfant en combinant protection, autorité et production de savoirs, au prix toutefois de conflits durables et de ruptures parfois irréversibles dans les liens familiaux.

Cliquez ici pour accéder à l’étude.

Note : Les articles d’actualité scientifique de TJT sont désormais rédigés et traduits avec l’assistance d’une IA. Leur contenu s’appuie toutefois sur une lecture humaine complète systématique des études rapportées, permettant de vérifier l’exactitude des informations, et d’éditorialiser librement l’actualité.

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