Une enquête socio-historique, réalisée par Nicolas Sallée et Leda Raia, vient d’être publiée dans la revue Sociologie. Notamment au moyen d’analyses de textes publiés, et d’entretiens avec certains membres fondateurs de TJT (Agnès Condat et Jean Chambry, pédopsychiatres), les auteur·ices reviennent sur les contextes intellectuels historiques qui ont dominé successivement la clinique des enfants et adolescent·es en non-conformité au genre en France. L’article revient notamment sur la co-création, par des soignant·es, chercheur·es et associations de personnes concernées, de Trajectoires Jeunes Trans.
Pour les auteur·ices, le traitement clinique des jeunes non-conformes au genre fait l’objet de controverses anciennes et persistantes, structurées autour de deux postures cliniques rivales. D’un côté, une posture d’« encadrement / accompagnement des parcours de transition de genre des mineur·es » ; de l’autre, une posture « correctrice, visant à réaligner aussitôt que possible leur identité de genre sur la catégorie de sexe qui leur a été assignée à la naissance ». Ces approches divergentes se heurtent, notamment, sur la question des seuils d’âge au-delà desquels une intervention médicale ou chirurgicale devient envisageable, faisant du temps et du développement de l’enfant un enjeu majeur de pouvoir.
L’histoire retracée par les auteur·ices commence aux États-Unis dans les années 1960, avec la volonté des cliniciens de corriger l’effémination chez les jeunes garçons. Des figures comme John Money et Richard Green approfondissent le cadre théorique et pratique d’une prise en charge psychologique fondée sur l’idée d’une « plasticité développementale » de l’enfant, hérité de la clinique John Hopkins de Baltimore, correctrice des enfants intersexes. Dans ce cadre théorique, l’enfant est perçu comme un « laboratoire vivant » (Gill-Peterson, 2018), capable d’être « réinstallé dans la binarité biologique du sexe » à condition d’intervenir précocement. Ce paradigme thérapeutique s’étendra ensuite au traitement des enfants considérés aujourd’hui comme transgenres.
Colette Chiland, pédopsychiatre et psychanalyste française, est l’une des figures centrales de l’importation en France de cette posture correctrice. En 1980, elle rencontre « Antoine », un garçon de quatre ans qui voudrait « devenir une fille en grandissant ». Elle en fait un « garçon à la Stoller », du nom du psychiatre Robert Stoller, qui voyait dans certains enfants non-conformes au genre, de futurs « transsexuels » dont l’identité serait façonnée par une mère dominatrice et un père absent. Chiland s’inscrit alors dans cette lignée et espère, dit-elle, qu’« avec un traitement psychanalytique, on arriverait à les faire changer d’idée » (Chiland, 2013).
Inspirée par des travaux nord-américains, elle développe une psychothérapie visant à prévenir tout « devenir trans » (Maud-Yeuse Thomas, 2010), tout en promouvant une explication interactionnelle de « l’identité sexuée ». Elle affirme qu’elle se construit dès les 18 mois de l’enfant, à la croisée d’un « roc biologique » et d’un « roc psychologique », et que cette dernière dimension peut être réorientée par le biais d’un traitement : « Les traitements d’enfants nous permettent de voir in vivo ces interactions et d’intervenir encore sur ces interactions » (Braconnier, 2005).
Cette posture thérapeutique, bien que paternaliste, se veut empreinte de bonne volonté, dans la mesure où elle entend protéger les enfants des « souffrances de la trajectoire transsexuelle » (Chiland, 2013). Colette Chiland cite l’exemple d’Antoine, qui aurait déclaré en fin de traitement : « Je n’ai plus besoin de venir, maintenant je sais que je dois dire que je suis un garçon ». Mais cette résignation est interprétée comme une réussite thérapeutique, et non comme un renoncement sous contrainte.
L’introduction en 1980 dans le DSM-III du diagnostic de Gender Identity Disorder in Children (GIDC) contribue à légitimer ces approches correctrices. Pourtant, cette classification psychiatrique évolue en 2013, lorsque le DSM-V remplace le GIDC par celui de « dysphorie de genre chez les enfants », définie non plus comme un trouble mais comme une détresse liée à l’inadéquation entre genre ressenti et sexe assigné. Cela n’empêche pas que « la dysphorie [reste] appréhendée comme une réaction individuelle (stress, dépression, etc.) à un environnement hostile », maintenant ainsi un cadre pathologisant (Hérault, 2015).
Malgré ces inflexions, la posture correctrice persiste, notamment chez Kenneth Zucker, qui dirigeait jusqu’en 2015 la clinique spécialisée de Toronto. S’il revendiquait une approche dite de « watchful waiting » (attente vigilante), il considérait que « pour les enfants jeunes, les choses étaient encore souples » (Agnès Condat, citée dans l’article). Zucker et Chiland partagent ainsi l’idée qu’il est possible de prévenir l’identification trans à condition d’agir suffisamment tôt. Zucker soulignait par exemple que « dans un grand nombre de cas, ce refus [du sexe biologique] disparaît au cours d’un travail psychologique avec l’enfant et ses deux parents ».
Paradoxalement, Chiland ouvre aussi la voie à une évolution des pratiques. Elle contribue à former une génération de psychiatres – notamment Agnès Condat et Jean Chambry – qui vont, au début des années 2010, initier les premières consultations hospitalières en France destinées à accompagner les transitions de genre. À la Pitié-Salpêtrière et à la Fondation Vallée, ces praticien·nes, pourtant formé·es dans un cadre psychanalytique traditionnel, expérimentent une posture d’encadrement, plus souple et respectueuse du ressenti des jeunes.
Cette évolution passe notamment par une révision des seuils d’âge. En France, la majorité médicale est fixée à 18 ans, mais les nouvelles pratiques permettent d’initier des parcours à partir de la puberté. En 2013, Chiland co-signe avec Condat le premier certificat psychiatrique pour un blocage de puberté et une transition sociale en milieu scolaire, pour un jeune de 10 ans. Condat rappelle toutefois la pensée clinique de cette époque : « Si on pouvait arriver à ce que finalement les personnes [ne] soient plus trans […], ça éviterait de passer par des traitements […], et surtout par le rejet social. Donc y’avait cette idée que le bénéfice pour l’enfant, si c’était possible, c’était quand même qu’il devienne cis. »
La dynamique amorcée par ces consultations pionnières conduit à la création de Réunions de Concertation Pluridisciplinaire (RCP), visant à déplacer les décisions thérapeutiques en les inscrivant dans un cadre collégial. Ces RCP s’inspirent du modèle de l’oncologie et permettent de discuter collectivement les dossiers, tout en offrant un cadre éthique, scientifique et juridique aux praticien·nes (Thomazo, 2021).
Cependant, à partir de la fin des années 2010, une nouvelle vague de crispation se fait jour. Elle cible particulièrement les adolescent·es assigné·es filles à la naissance, dont les demandes de transition vers la masculinité ou une non-binarité sont alors prédominantes [cf. à ce sujet les articles de TJT publiés ici et ici]. Cette résurgence d’une posture correctrice se nourrit d’un déplacement du débat vers la sphère publique et politique. En 2024, une proposition de loi adoptée en première lecture au Sénat, mais n’ayant pas été étudiée par l’Assemblée Nationale, prévoyait un encadrement strict de l’accès aux bloqueurs de puberté et une interdiction des hormones et chirurgies de réassignation avant 18 ans. Ce durcissement témoigne d’une réactivation du paternalisme sous couvert de « protection de l’enfance ».
Les auteur·ices insistent enfin sur la dimension sociopolitique de ces débats. Derrière les discours médicaux se cachent des luttes sur la définition du genre, les normes de parentalité, la place de l’enfant dans la société, et les relations entre savoirs experts et subjectivité. Les controverses actuelles mettent en tension « différentes conceptions du genre et des liens entre sexe et genre », révélant les lignes de fracture d’une société en recomposition autour des questions identitaires.
À travers une approche inspirée de Michel Foucault, l’article éclaire les logiques de pouvoir à l’œuvre dans les pratiques cliniques : celles d’un paternalisme médical et familial, qui s’érige en gardien des normes sexuelles et de genre. Mais il souligne aussi les résistances qui émergent, portées par des jeunes, leurs familles, les associations, et des professionnel·les soucieux de respecter le droit à l’autodétermination. C’est bien là tout l’enjeu : sortir d’un cadre pathologisant pour construire un espace de soin où les identités peuvent se dire sans être corrigées.
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