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Détransition : comment le soutien parental façonne les trajectoires de genre

Une étude venant juste d’être publiée, menée par Annie Pullen Sansfaçon – membre de TJT – et son équipe s’intéresse à une question encore peu explorée : comment les réactions et le soutien parental façonnent-ils la trajectoire des jeunes ayant entrepris puis interrompu une transition de genre ? Entre 2020 et 2022, les chercheur·ses ont réalisé 25 entretiens semi-structurés auprès de jeunes âgés de 16 à 25 ans, ayant commencé et interrompu une transition sociale, légale ou médcale, et originaires des États-Unis, du Canada, d’Europe et d’Indonésie. Ces entretiens visent à analyser rétrospectivement l’évolution du soutien parental perçu avant, pendant et après la transition et la détransition.

Les résultats distinguent quatre types de trajectoires de soutien parental : trajectoire stable et soutenante, trajectoire stable et non-soutenante, trajectoire de soutien progressif, et trajectoire de soutien instable (ambiguë et/ou conditionnelle). Les formes de soutien stable restent très minoritaires, mais elles favorisent nettement la résilience des jeunes. À l’inverse, les attitudes ambiguës ou conditionnelles – comme un soutien verbal sans reconnaissance pratique – peuvent nourrir le doute, les pressions liées au genre et la confusion identitaire. Ainsi, la qualité du lien parental influence directement la manière dont les jeunes vivent leur transition ou leur détransition. Les auteur·ices remarquent également que la rigidité de genre chez les parents et le manque de soutien peuvent conduire à des transitions secrètes ou non encadrées, et pourraient aussi jouer un rôle dans certaines détransitions.

Les témoignages montrent que le soutien parental n’est pas linéaire : il évolue, se redéfinit, parfois s’effrite au fil du temps. Chez Yaël, jeune personne non binaire, le rejet s’est manifesté de manière brutale. Yaël raconte : « Quand j’ai ramené une fille à la maison, ma mère m’a mis·e dehors puis m’a ramené·e à la maison. Plus tard, quand je lui ai dit que j’étais trans […] elle ne m’a pas parlé pendant une semaine. Puis elle a fait semblant d’accepter, mais elle se forçait […] à utiliser mon ancien prénom. » Cette ambivalence illustre la tension entre amour filial et rigidité normative. Pour Yaël, cette attitude s’est soldée par une nouvelle expulsion du domicile : « Elle m’a encore mis·e dehors… J’avais 18 ans. »

Un autre témoignage, celui d’Eleanor, révèle la violence psychologique que peut engendrer une absence totale de soutien. Elle se souvient : « Quand j’ai fait mon coming out, ma mère a crié pendant des heures, elle m’a traitée de monstre. J’ai dû me réfugier dans la salle de bain et verrouiller la porte. » À cause de la non-acceptation de sa mère, Eleanor a poursuivi à 15 ans sa transition sociale en secret à l’école, vivant dans la crainte constante que sa transition soit révélée à sa mère et que sa transidentité soit révélée à ses ami·es. Ces récits traduisent un même schéma : lorsque le foyer devient hostile, les jeunes perdent le contrôle de leur corps et de leur identité, et se retrouvent parfois contraints d’agir en secret, dans des situations de précarité et d’isolement.

Certain·es, comme Théo, ont tenté de reprendre le contrôle de leur parcours en se procurant eux-mêmes des hormones : « J’ai découvert qu’on pouvait en acheter sans ordonnance. Mes parents avaient dit des choses qui me faisaient penser qu’ils ne comprendraient jamais. Alors je l’ai fait en cachette ». Ces situations de transition secrète traduisent les conséquences d’un environnement parental perçu comme menaçant, où la peur du rejet pousse les jeunes à s’isoler ou à prendre des risques médicaux. Le manque de soutien familial devient alors un facteur de précarité et de danger.

À l’inverse, les récits de soutien stable et affirmatif montrent les effets protecteurs d’une parentalité ouverte. Deux jeunes évoquent des parents qui ont pris le temps de se renseigner, ou de prendre des rendez-vous médicaux pour leur enfant. Sasha, par exemple, souligne la bienveillance de sa mère : « Elle était vraiment confuse, mais elle voulait être soutenante, et elle l’a toujours été. Elle a fait énormément de recherches, et tout ce qu’elle faisait, c’était essayer de faire au mieux. » De tels comportements renforcent la confiance en soi et la capacité des jeunes à traverser ultérieurement une détransition sans honte ni culpabilité. Cette autonomie acquise au sein du foyer permet aussi de mieux résister aux attitudes transphobes, comme l’explique Kit, une personne non binaire de 24 ans : « J’arrive simplement à l’ignorer, à ne pas m’en soucier, à lever un peu les yeux au ciel et à passer à autre chose tout de suite… parce que je reçois tellement d’acceptation dans les autres aspects de ma vie – parce que j’ai tellement d’expériences positives où je me sens vraiment compris·e et reconnu·e […] par mes ami·es, […] mes colocataires, et par la plupart des membres de ma famille avec qui je parle régulièrement. ».

La trajectoire progressive de soutien est plus fréquente que la précédente. Plusieurs participant·es, comme Lea, décrivent des parents d’abord méfiants ou désemparés, qui finissent par accepter au fil du temps, souvent suite à l’intervention de professionnel·les de santé ou de groupes de soutien. Lea, à propos de sa mère : « Elle a rejoint un groupe pour parents d’enfants trans […]. Et je pense que c’est là-bas qu’elle a un peu changé d’attitude, surtout parce que toutes les questions qu’elle se posait, ils pouvaient y répondre. Et je crois qu’ils ont pu la rassurer sur le fait que ce n’était pas la fin du monde – des choses comme ça. Ils lui ont aussi appris […] comment utiliser mes pronoms, ou comment réagir quand elle se trompait par accident. Donc je pense que c’est vraiment ce groupe qui a fait la différence. » Ce type de parcours démontre l’importance du dialogue, mais aussi la possibilité d’une évolution parentale. Pour l’équipe de recherche, ces exemples prouvent qu’un soutien peut s’apprendre, et qu’il n’est pas réservé aux familles déjà informées.

À l’opposé, les soutiens instables – pouvant varier entre soutien conditionnel et/ou soutien ambigu – plongent les jeunes dans un sentiment d’insécurité affective, le va-et-vient émotionnel rendant difficile toute affirmation de soi durable. Le soutien conditionnel est offert seulement à certaines étapes et sous certaines attentes, donnant l’impression que ce soutien pourrait être accordé ou retiré à tout moment, donc jamais vraiment assuré. Henry, un jeune homme ayant détransitionné après un parcours transféminin, résume ainsi les effets de ce soutien conditionnel, accordé par ses parents seulement pour sa détransition : « Même si j’avais le choix, je voudrais toujours être une femme. Si j’en avais la possibilité, sans toutes ces humiliations, sans ces gens qui me méprisent et sans être rejeté par ma famille. Si j’avais vraiment ce libre arbitre, j’aimerais toujours être une femme. » Le soutien ambigu quant à lui, se caractérise par des attitudes parentales contradictoires et aléatoires, issues de l’incompréhension ou du doute, où les paroles et les gestes ne concordent pas, traduisant surtout un conflit intérieur entre les valeurs affichées et la difficulté à accepter la situation de l’enfant. Emma, par exemple, se remémore, à propos de son père : « Je lui ai dit quelque chose comme : “Hé, je ne me sens pas comme une femme.” Il a simplement répondu : “D’accord”, en hochant la tête. On n’est pas vraiment allé plus loin. Je ne sais pas trop pourquoi ; je pense qu’il était mal à l’aise avec ça, avec le fait que je lui dise ça. (…) Je crois qu’il a pensé qu’il avait échoué comme parent, ou quelque chose du genre, parce qu’à voir son visage, il avait l’air tellement inquiet. C’était un peu : “Comment ça, tu ne te sens pas femme ? Où est-ce que j’ai échoué ?” »

Les chercheur·ses replacent ces témoignages dans un contexte politique polarisé. La médiatisation du concept de dysphorie de genre à apparition rapide (ROGD) a contribué à alimenter les inquiétudes parentales et les débats publics sur la légitimité du soutien parental affirmatif. Ce climat de suspicion accroît la peur du regret et le contrôle parental sur les parcours de transition. L’étude prévient que cette panique morale entourant la transition peut dissuader les parents de soutenir pleinement leurs enfants.

L’équipe d’Annie Pullen Sansfaçon souligne la responsabilité des professionnel·les dans l’accompagnement des parents. Les intervenant·es doivent être informé·es pour reconnaître la diversité des parcours de transition, qui inclut des possibles détransitions – sans hiérarchie ni pathologisation. Cette recherche met en lumière un fait central : le soutien parental inconditionnel apparaît comme un facteur déterminant pour la liberté et l’autonomie de genre des jeunes. Qu’il s’agisse de transition ou de détransition, ce soutien – lorsqu’il est stable, ou progressif, et inconditionnel – devient le socle d’une exploration identitaire saine. À l’inverse, l’absence ou l’instabilité du soutien parental favorise la précarité affective, la honte et le secret. Les voix des participant·es en témoignent avec force : ce qui compte avant tout, c’est d’être entendu·e, compris·e, et aimé·e sans condition.

Note : Les citations sont issues de traductions réalisées par IA de certains des verbatims de l’étude.

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