Au cours de la dernière décennie, les débats autour des soins médicaux d’affirmation de genre pour les jeunes trans et non binaires sont devenus de plus en plus polarisés, souvent dominés par des arguments abstraits sur les preuves scientifiques plutôt que par les réalités vécues des personnes directement concernées. Une étude qualitative longitudinale menée au Québec par Naomie Jade-Ladry, Morgane Gelly et Annie Pullen Sansfaçon (membre de TJT), et publiée la semaine dernière, offre une occasion rare d’écouter attentivement ces réalités dans le temps. Elle suit pendant une année entière sept adolescent·es trans et non binaires et leurs familles, au moment où ces jeunes entrent dans la puberté ou y progressent et, dans la plupart des cas, commencent des soins médicaux d’affirmation de genre. À partir d’entretiens approfondis menés à T0 (le moment où les jeunes expriment pour la première fois le souhait d’accéder aux soins) puis à T1 un an plus tard, les chercheur·ses mettent en lumière la manière dont le bien-être évolue à l’intersection des corps, des relations, des institutions et de la reconnaissance sociale.
À T0, la puberté elle-même apparaît comme une source de détresse aiguë pour de nombreux participants, avant même que des changements physiques irréversibles n’aient eu lieu. Cameron, un garçon trans interrogé à T0, exprime avec force cette anxiété anticipatoire lorsqu’il explique : « Ben, j’ai peur que… ça me tente pas… T’sais je sais… on a une prescription pour bloqueurs d’hormone quand ça va commencer, mais j’ai comme peur. Je suis comme… je demande… carrément c’est-tu commencé? C’est-tu commencé? Puis c’est ça, c’est comme un stress » (Cameron, 11 ans, T0). Pour ces jeunes, les bloqueurs de puberté ne sont pas vécus comme des interventions spectaculaires, mais comme un moyen de reprendre du temps et du contrôle. À T1, Cameron décrit un changement à la fois discret et profond : « Oui, j’étais content. Pas euphorique, mais j’étais vraiment content » (Cameron, 12 ans, T1). L’absence de changements corporels non désirés devient ainsi, en soi, une source d’apaisement, permettant à l’anxiété de s’estomper et laissant de nouveau place aux préoccupations ordinaires du quotidien.
Pour d’autres, la puberté a déjà laissé son empreinte à T0, générant une dysphorie intense liée à des processus corporels spécifiques. Sloan, un garçon trans, évoque avec sa mère Lindsey les règles comme quelque chose qui « génère beaucoup de dysphorie, qu’on ne peut même pas nommer à la limite » (Lindsey, mère de Sloan, 14 ans, T0). Un an plus tard, après avoir commencé les bloqueurs de puberté, cette détresse s’est nettement atténuée. « Là, j’en ai pu à cause du Lupron […] c’est sûr que je me sens mieux », explique Sloan à T1, situant le soulagement non pas dans une transformation, mais dans la suspension d’un cycle non désiré (Sloan, 15 ans, T1). Ces récits soulignent combien les soins d’affirmation de genre peuvent fonctionner comme une forme de réduction des risques, en réduisant la souffrance plutôt qu’en produisant un bonheur immédiat.
Les hormones sexuelles, auxquelles certains participants ont eu accès entre T0 et T1, entraînent des changements plus visibles et, avec eux, des moments que l’étude qualifie d’euphorie de genre. Michael, un garçon trans passé des bloqueurs de puberté à la testostérone, se souvient à T0 de la violence d’un mégenrage dans l’espace public, une expérience que sa mère Madison raconte comme l’ayant « vraiment bouleversé pendant des jours » (Madison, mère de Michael, 13 ans, T0). À T1, en revanche, le ton a radicalement changé. « je me fais appeler “monsieur”… c’est ma plus grande victoire », dit Michael (14 ans, T1). La reconnaissance par des inconnu·es, aussi fugace soit-elle, devient alors une affirmation puissante, atténuant la dysphorie sociale et renforçant le sentiment de légitimité dans le monde.
Tous les effets des soins d’affirmation de genre ne sont pas spectaculaires ni immédiatement perceptibles. Kelly, une fille trans sous bloqueurs de puberté, décrit son expérience à T0 de manière presque neutre, ne mentionnant qu’une légère irritation liée à la pilosité : « Je les enlève juste… [les poils sur le bras] je trouve ça un peu énervant » (Kelly, 12 ans, T0). À T1, cette préoccupation est passée à l’arrière-plan, remplacée par un sentiment général d’apaisement corporel. L’absence de crise est ici, en soi, signifiante : elle rappelle que le bien-être ne s’annonce pas toujours par des transformations visibles. Parfois, comme le soulignent les chercheur·es, il se manifeste sous la forme de continuité, de stabilité et du soulagement discret de ne pas aller plus mal.
De manière cruciale, les changements de bien-être ne se limitent pas aux corps individuels, mais se diffusent vers la vie sociale et familiale. Sam, un garçon trans, entre dans l’étude à T0 en décrivant la douleur liée à une amitié qui n’a pas survécu à sa transition : « Elle était supportive au début pis à moment donné – […] elle m’a dit que tout qu’est-ce qui se passait dans ma vie c’était trop pour elle » (Sam, 16 ans, T0). Un an plus tard, ses parents dressent un tableau très différent, marqué par l’inclusion sociale et la confiance en soi. « Il a eu son bal, il était magnifique, tout le monde lui disait : “t’es donc bien beau !” », raconte Jessie à T1, reliant l’amélioration de la vie sociale de Sam à de meilleurs résultats scolaires et à un bonheur visible (Jessie, T1). Sam lui-même explique que le fait de se sentir mieux dans son corps a rendu plus facile l’ouverture aux autres, créant un cercle vertueux entre confiance en soi et acceptation sociale.
L’étude prend toutefois soin de ne pas proposer un récit simpliste ou uniformément positif. Même lorsque les soins médicaux atténuent certaines formes de dysphorie, de nouvelles tensions apparaissent. Cameron, qui se sent désormais davantage en mesure de « passer », exprime à T1 son inquiétude à l’idée d’être reconnu comme trans lors de son entrée au lycée : « je ne savais pas qui était pour être dans ma classe, qui… qui allait me reconnaître » (Cameron, 12 ans, T1). Sloan parle avec franchise de la perte de certains amis au cours de sa transition, tout en requalifiant cette perte comme une mise à distance de relations « toxiques » (Sloan, 15 ans, T1). Pour certains, une dysphorie persistante continue d’influencer les activités du quotidien, en particulier dans des contextes comme le sport ou la natation, où les binders, les vestiaires et les maillots de bain restent des sources d’inconfort malgré les avancées médicales.
Le rappel le plus important de la diversité des trajectoires vient peut-être d’Ash, une personne non-binaire qui ne recourt pas du tout aux soins médicaux d’affirmation de genre. À T0, âgé·e de 11 ans, puis de nouveau à T1, à 12 ans, Ash exprime un rapport serein à son corps et un fort sentiment d’identité, soutenu par un environnement familial et scolaire affirmatif. Cette trajectoire fait écho à des données canadiennes plus larges : l’enquête nationale Being Safe, Being Me (2019) montre que si une minorité (44 %) des jeunes trans et non binaires a eu recours aux hormones, la majorité ne l’a pas fait, 20 % déclarant ne pas avoir l’intention de poursuivre un traitement médical et 36 % restant indécis. L’expérience d’Ash vient ainsi bousculer toute hypothèse transnormative selon laquelle l’intervention médicale serait inévitable ou nécessaire au bien-être. Elle renforce au contraire le message central de l’étude : les soins d’affirmation de genre peuvent être essentiels, voire transformer la vie de nombreux jeunes, mais ils ne constituent pas l’unique voie vers l’épanouissement et donnent leurs pleins effets lorsqu’ils s’inscrivent dans des contextes sociaux soutenants, reconnaissant la pluralité des manières d’être trans ou non binaire.
Pour accéder à l’étude, cliquez ici
Note : les articles d’actualité scientifique de TJT sont désormais rédigés et traduits avec l’aide de l’IA. Leur contenu repose néanmoins sur une lecture humaine systématique et intégrale des études présentées, garantissant l’exactitude des informations et permettant à l’équipe de TJT de contextualiser et de mettre en perspective librement les recherches actuelles.
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