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Enfants trans : qu’en pensent les pédopsychiatres ?

Alors que les travaux de cadrage de la Haute Autorité de Santé doivent commencer en cette fin d’année, en vue d’élaborer des recommandations de bonnes pratiques sur l’accompagnement des mineur·es trans, un article de recherche paru dans la revue Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence rend compte de l’étude d’entretiens avec des pédopsychiatres français·es et belges sur le sujet de la prise en charge des enfants prépubères en incongruence de genre.

L’équipe de recherche s’est entretenue entre avril 2022 et juillet 2023 avec 12 pédopsychiatres ayant déjà eu récemment à prendre en charge ce type de situations. Les pédopsychiatres interrogé·es, 6 hommes et 6 femmes, étaient tous·tes cisgenres, 8 étaient spécialisé·es sur le sujet. La période des entretiens est postérieure à la publication de la circulaire dite « Blanquer » (septembre 2021) permettant la transition sociale des élèves de tout âge dans l’éducation nationale – sans nécessité d’attestation psychiatrique et sous réserve d’autorisation parentale ; et postérieure également à l’interdiction des thérapies de conversion (janvier 2022). Elle se situe dans le courant de la publication de la 8e version des standards de soins de la WPATH (août 2022), qui préconise entre autres « que les parents/l’accompagnant et les professionnels de la santé apportent leur soutien aux enfants qui souhaitent être reconnus dans le genre qui correspond à leur sentiment interne d’identité de genre. » (p. 88).

À contrario de ce que les auteur·ices de l’article affirment en introduction, les données récentes de la science ne s’accordent plus à dire qu’il y a un « risque de désistement important à l’arrivée de la puberté ». La littérature sur la transition sociale des enfants, relevée par Hall et collègues (2024) et reprise par Hilary Cass (2024, pp.161-165), ou par l’AWMF (2025, pp. 61-64) par exemple, soulignent les faibles risques de désistement, dès lors que l’environnement psycho-social et clinique est soutenant, ce qui n’était pas le cas dans les études anciennes (lire à ce sujet l’examen critique de la littérature par Temple Newhook et collègues, 2018). C’est le cas notamment dans l’étude sur le Trans Youth Project d’Olson et collègues (2022), qui « a révélé que 93 % des personnes ayant effectué une transition sociale entre trois et douze ans continuaient à s’identifier comme transgenres à la fin de l’étude (environ 5,4 ans plus tard). Parmi les autres, 2,5 % vivaient en tant que personnes cisgenres, 3,5 % en tant que non-binaires et 1,3 % avaient effectué deux re-transitions. » (Cass, énoncé 12.25, p. 162).

Il est à noter que ce même Trans Youth Project a donné lieu, en 2025, à une monographie scientifique de deMayo et collègues, discutée ici par Trajectoires Jeunes Trans, qui confirme la grande stabilité de l’identité de genre des enfants ayant transitionné socialement, y compris en la comparant à celle des enfants cis, qu’il s’agisse de leurs frères ou sœurs, ou d’enfants d’autres familles. Dès lors, il convient de s’interroger sur la justification scientifique aux consultations pédopsychiatriques chez des enfants prépubères intégré·es socialement dans leur genre d’affirmation, en l’absence de toute co-occurrence psychiatrique.

L’article discuté ici, écrit par Lucia Montecchio et ses collègues, révèle d’emblée un déplacement du cadre thérapeutique sous l’effet d’un débat social envahissant : « C’est à quel point les gens de la société nous posent des questions sur ça […] moi, en tant que pédopsy, faudrait que je sois référent de la question de l’incongruence de genre […] Autour de moi, tout le temps on me pose des questions […] » (C1, E5, Tableau 5). Cette interpénétration du social et du clinique nourrit des postures défensives et, parfois, un recentrage du pouvoir décisionnel sur les soignant·es plutôt que sur les enfants concerné·es.

Une partie des clinicien·nes interprète l’augmentation des consultations comme un phénomène de mode, voire une « épidémie » : « Vous savez, il y a 10 ans, il n’y avait pas de demandes […] y a vraiment des effets de mode. Le problème c’est quand est-ce qu’on va s’interroger sur le sens de l’épidémie ? » (C2, E3, Tableau 5). Ce cadrage lexical (“mode”, “épidémie”) risque de pathologiser les trajectoires et d’obscurcir l’écoute du vécu de l’enfant, alors même que la France a introduit en janvier 2022, suivant l’Organisation Mondiale de la Santé, la déclassification des transidentités du champ des maladies mentales.

Les pédopsychiatres décrivent aussi un brouillage du rôle professionnel sous pression de l’espace public : « […] tout le monde a un avis dessus […] la société vient s’emparer [du sujet] […] Je vois des anorexiques hyper graves, tout le monde s’en fout. Alors l’incongruence de genre […] tout le monde va être comme des ouf » (C3, E5, Tableau 5). Cette perception d’“ingérence” peut faire glisser vers une posture de sur-contrôle, phagocytant le travail d’accompagnement ouvert de l’enfant et de sa famille.

Le politique affleure dans le récit des cliniciens : « L’hôpital a décidé de lancer une clinique du genre sous une impulsion politique […] mais sans médecin […] c’est essentiellement un problème politique » (C5, E3, Tableau 5). Or, lire ces situations uniquement par le prisme du conflit politico-institutionnel peut faire perdre de vue l’éthique de soin centrée sur l’enfant.

Dans l’étude de Montecchio et collègues, certaines prises de position contre les associations ressortent nettement : ainsi, un ou une pédopsychiatre décrit la création d’une « clinique du genre » « sous l’impulsion des associations », l’inscrivant dans « un problème politique » (C5) ; un·e autre juge que « les associations LGBTQIA+ restent quand même septiques sur la place des psys » et évoque des risques de « blacklisting » (C7, E12, Tableau 5) ; un·e troisième parle de « conflit d’intérêt » dès lors que des clinicien·nes seraient « militants dans les associations LGBTQIA+ » (C8, E3, Tableau 5). Ces assertions, qui construisent les associations comme des forces d’ingérence plutôt que comme des partenaires du soin, s’écartent de l’esprit de la démocratie en santé consacré par la loi dite « Kouchner » (2002), mais aussi des recommandations cliniques les plus récentes (AWMF, 2025) : celles-ci exigent explicitement que l’entourage social reçoive « des services d’information et de sensibilisation, qui renvoient aussi aux services d’information et de conseil proposés par des organisations de personnes trans et/ou de leurs proches » (traduction de l’anglais de l’énoncé IX.K5, p. 263), ce qui entérine le rôle structurant des associations dans l’accompagnement psychosocial des mineur·es.

De plus, l’AWMF rappelle dès l’introduction que sa ligne directrice a été élaborée avec « 26 sociétés savantes (…) ainsi que deux organisations de personnes concernées », gage d’une co-construction avec les usager·ères (p. 2). Autrement dit, là où certain·es clinicien·nes décrivent les associations comme des vecteurs de pression (C5, C7, C8), le référentiel AWMF les reconnaît comme interlocutrices légitimes et nécessaires du parcours de soins et de la prévention des risques, en incitant les professionnel·les de santé à orienter activement vers elles. Notons d’ailleurs que pour certain·es pédopsychatres abondent dans ce sens : « [ces associations] se tiennent au courant, (…) sont vigilantes » et agissent « de façon très loyale et très très saine » (C6, E2, Tableau 5), une appréciation qui rejoint précisément l’approche partenariale portée par la démocratie en santé.

Certains extraits documentent un gatekeeping (contrôle) explicite : « […] il nous faut un psy qui va nous dire c’est quoi les vrais et les faux Trans […] ils voulaient quelqu’un pour être responsable » (C18, E7, Tableau 5). Pourtant, cette délégation aux pédopsychiatres d’une fonction d’arbitre des “vraies/fausses” identités entre en tension avec les recommandations de l’AWMF : « Chez les enfants pré-pubères présentant une incongruence de genre, les professionnels de santé doivent partir du principe qu’il n’est pas possible de prédire la persistance de l’incongruence de genre à l’adolescence avant le début de la puberté » (traduction de la recommandation en anglais II.K3, p. 57). Autrement dit, l’incertitude développementale justifie un soutien non présomptif, et non une certification identitaire.

Les clinicien·nes rapportent aussi un vécu d’instrumentalisation autour des inhibiteurs de puberté : « […] chez les enfants, j’ai plus l’impression qu’ils viennent vraiment chercher ce traitement de bloqueur de la puberté […] on a l’impression d’être instrumentalisé […] et que eux sont dans une attente qui ne sera que celle-là […] » (C19, E11, Tableau 5). Et la pression ressentie peut devenir « insupportable » : « je veux ça […] donnez-moi ce que je veux […] tout de suite maintenant » (C20, E3, Tableau 5). Certaines postures revendiquent alors une temporisation ferme : « On va juste vous accompagner pour limiter le risque qu’il développe une maladie mentale réactionnelle […] J’accepte jamais qu’on me mette sous pression […] si je le sens pas […] bah débrouillez-vous sans moi […] on prend son temps » (C46, E1, Tableau 5).

Le souci de ne pas céder à la précipitation est légitime. Mais il doit s’articuler aux recommandations cliniques fondées sur les données de la science : l’AWMF recommande ainsi d’ouvrir des espaces sécurisés d’exploration de genre de manière réversible et sans présumer de l’issue, afin de soutenir l’exploration et d’améliorer la décision ultérieure, le cas échéant, sur des actes médicaux (VI.K3 : « espace social sûr », p. 137). La prudence n’est pas l’inaction : elle est la mise en place d’un cadre sécure piloté par les besoins et la parole de l’enfant.

Le matériau empirique montre d’ailleurs que le soutien psychosocial améliore l’état des enfants : « la symptomatologie anxieuse s’améliore […] [Nom] se met à faire de la guitare, a un peu plus d’amis […] on voit l’effet que ça a, si c’est positif, on le maintient […] Justement, on essaie d’accompagner » (C47, E10, Tableau 5). Ceci converge avec les données de la science : au chapitre III, § 4.2 (AWMF, pp. 56-58), l’accompagnement psychosocial, l’information sur les trajectoires variées et la réversibilité des étapes sociales sont posés comme interventions utiles quelles que soient les décisions futures sur l’éventuelle médicalisation.

Sous l’anonymat, plusieurs clinicien·nes disent leur épuisement face à la « pression » et au manque de repères communs. Le risque, alors, est de revenir à une logique de paternalisme épistémique (le médecin tranche, l’enfant s’aligne) plutôt qu’à une décision partagée informée. L’AWMF, prudente sur les niveaux de preuve, propose précisément une feuille de route procédurale : information loyale, explicitation de l’incertitude, co-décision, filets de sécurité familiaux et scolaires, et possibilité de revenir en arrière sans stigmatisation (II.K1- K3, pp. 56-58 ; VI.K5-K6, pp. 137-138). C’est l’infrastructure qui permet d’écouter l’enfant sans le piéger, ni par l’accélération, ni par l’entrave.

Au total, l’étude révèle un contraste : plus la pression sociale est ressentie, plus certains pédopsychiatres se crispent sur des positions de contrôle, au risque d’obérer l’autodétermination des enfants. Or l’AWMF insiste : l’autonomie progressive des mineur·es en matière d’identité de genre doit être reconnue et soutenue ; et « retarder ou empêcher » sans raison proportionnée peut majorer la souffrance (rappel éthique du préambule ; et, en pratique, § 4.2 du chapitre III sur la recommandation III.K2 soutenant l’autodétermination dans la transition sociale des enfants). La voie d’équilibre est claire : précaution (dire l’incertitude, éviter la sur-médicalisation précoce), ouverture (explorer socialement dans un cadre sécurisé, réversiblement, VI. K3), soutien familial (VI.K5-K6), centrage sur la parole de l’enfant (II.K1-K3). C’est cette architecture – et non le soupçon (“effet de mode”) – qui protège vraiment.

En d’autres termes, à la question « comment ne pas se tromper ? », l’article répond indirectement : en renonçant au pouvoir de trancher sur les “vrais/faux”, en désamorçant la pression par des cadres réversibles (VI.K3), et en rendant l’enfant co-auteur·ice de sa trajectoire via une information claire sur les possibles, y compris la détransition (II.K2). C’est précisément l’esprit des recommandations de l’AWMF (chap. III, § 4.2, pp. 56-58) : un soin fondé sur l’autodétermination, la co-décision et la non-prédétermination des issues. À cette condition, les équipes passent d’un rôle de « gardiens » à celui, plus exigeant, de garants d’un espace sûr où les enfants peuvent, réellement, se déterminer.

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