L’étude menée par Morgane A. Gelly, Sidonie Atgé-Delbays et Annie Pullen Sansfaçon, membre de TJT, examine comment les jeunes ayant détransitionné perçoivent les discours sociaux, médiatiques et scientifiques autour de leur expérience. La détransition, définie comme l’interruption ou l’inversion d’un processus de transition de genre, est encore peu comprise et souvent mal représentée. Pour ces jeunes, les récits dominants ne reflètent ni la diversité ni la complexité de leur vécu, ce qui génère un sentiment d’invisibilité. Dylan, 22 ans, partage : « Je n’avais jamais entendu parler de quelqu’un qui avait arrêté avant de recevoir votre invitation [à participer à la recherche]. » Ces lacunes dans la représentation alimentent leur isolement social et renforcent une incompréhension personnelle.
Les discours médiatiques, en particulier, tendent à simplifier et à homogénéiser les expériences de détransition. Souvent, ces récits insistent sur des regrets ou des erreurs, oubliant la diversité des parcours. Emma, âgée de 18 ans, déclare : « Les médias décrivent toujours la transition comme une certitude, sans laisser de place à l’exploration ou à l’ambiguïté. » Ce portrait réducteur ne reconnaît ni les aspects positifs ni les sentiments ambivalents souvent évoqués par ces jeunes. L’article souligne qu’une représentation aussi limitée alimente des stéréotypes nuisibles.
Une autre source de frustration pour les participant·es est l’instrumentalisation de leur parcours dans les débats publics. Iels dénoncent l’utilisation de leur expérience comme un argument contre les droits des personnes trans. Jada, 22 ans, explique : « On prend un fragment de mon histoire pour justifier des restrictions sur les transitions. Ce n’est pas ce que je crois, et ça me met en colère. » Cette récupération politique, souvent portée par des groupes critiques du genre, marginalise davantage ces jeunes et les prive de leur propre récit.
Des jeunes en détransition dénoncent des récits les présentant comme influencé·es par des pressions externes, remettant en cause leur autonomie. Theo, femme trans de 19 ans, critique l’idée que « des gangs mystérieux sur Internet inciteraient les jeunes filles à transitionner, » la qualifiant de « ridicule et misogyne. » Eleanor, 24 ans, note que certain·es perçoivent la détransition comme due à un manque de soutien, mais précise que cela reste minoritaire. Ces discours, bien que différents, négligent l’agentivité des jeunes dans leurs décisions.
De nombreux·ses jeunes détrans rapportent se sentir exclu·es ou réduit·es au silence, notamment par les communautés trans. Aren, une personne agenre de 24 ans, témoigne : « J’étais très vocale sur la détransition, et soudain, des gens que je ne connaissais même pas ont commencé à me bloquer, disant que j’étais une TERF. » D’autres, comme Shane, agenre de 21 ans, évoquent la perte de soutien en ligne : « On m’a traité de traîtresse, comme si je ne me souciais plus de la communauté. » Certains choisissent de se taire pour éviter les critiques ou l’instrumentalisation de leur récit. Sasha, 21 ans, explique : « Je veux parler de mon expérience, mais j’ai peur d’offenser ou que mon histoire soit utilisée contre les droits trans. » Ce silence forcé alimente l’invisibilité et limite les dialogues constructifs sur leurs parcours.
Face à ce rejet, certains jeunes se tournent vers des groupes critiques du genre, bien qu’ils ne partagent pas toujours leurs idéologies. Sun, 20 ans, décrit ce dilemme : « J’étais juste ennuyée, en quarantaine et en manque d’attention. Et soudain, toutes ces TERFs se sont mises à m’écouter, comme si elles s’inclinaient devant moi. Stupidement, je me suis dit : « Oh, c’est bien, je suppose. Je suis enfin écoutée, j’ai des choses vraiment nuancées à dire, et ces personnes m’écoutent, alors je vais continuer à leur donner ce qu’elles veulent. » » Ce besoin de soutien, combiné à un manque de représentations alternatives, les place dans des situations ambivalentes où iels doivent naviguer entre appartenance et distance critique.
Les impacts de ces discours polarisés vont au-delà des individus. Ils alimentent des débats politiques qui restreignent l’accès aux soins d’affirmation de genre, notamment pour les jeunes trans. Les participant·es expriment leur inquiétude face à cette dynamique, où leur expérience est exploitée pour justifier des politiques restrictives. Theo, 19 ans, déclare : « Nous sommes utilisé·es comme des pions dans une guerre culturelle qui ne nous aide pas. » Ces usages détournés ne répondent ni à leurs besoins ni à ceux des personnes trans.
L’un des enjeux majeurs soulevés par l’article est l’impact de ces récits sur la résilience des jeunes détrans. La saturation des discours négatifs, souvent centrés sur les regrets et les erreurs, renforce des émotions de tristesse, de confusion et d’autodépréciation. Sun illustre ce point : « Ces discours m’ont fait sentir mutilé et irrécupérable. C’était une forme d’automutilation psychologique. » Ces représentations nuisent à leur capacité à surmonter les défis liés à leur parcours.
Les auteur·ices soulignent également une forme d’injustice épistémique, où les récits dominants invisibilisent ou déforment les expériences des jeunes détrans. En les dépeignant comme des exceptions ou des preuves d’une erreur, ces discours renforcent des normes cisgenres et excluent toute diversité de parcours. Sasha, 21 ans, déplore : « Les gens pensent que la détransition n’existe pas ou qu’elle est insignifiante, ce qui nous rend encore plus invisibles. »
Cette invisibilité se traduit aussi par un manque de recherche et d’information accessibles sur la détransition. Plusieurs participant·es, comme Jona, 23 ans, ont rejoint l’étude pour contribuer à combler ce vide. « Je veux que l’information soit disponible, qu’il y ait plus d’études sur le sujet », confie-t-elle. Cette absence de données renforce leur isolement et complique leur capacité à trouver des réponses à leurs questions.
Les jeunes détrans jugent les représentations de leurs parcours insuffisantes et biaisées, alimentant un sentiment d’invisibilité et d’injustice. Ces récits dominants minimisent leur crédibilité et leur diversité, favorisant l’isolement et la confusion. Certain·es, en quête de reconnaissance, se tournent vers des groupes critiques du genre, bien que ces discours axés sur les regrets renforcent parfois la haine de soi. En invisibilisant les expériences nuancées, ces narrations soutiennent une vision cisgenriste et binaire des identités de genre, niant la complexité des parcours individuels.
Instrumentaliser la détransition pour restreindre les droits trans ne répond pas aux besoins des jeunes détrans et alimente les divisions entre communautés. La detransphobie, renforcée par des stéréotypes comme l’idée que les détrans sont transphobes, contribue à leur silenciation. Les auteur·ices appellent à la création d’espaces inclusifs et sécurisants, permettant aux jeunes en détransition de partager leurs expériences sans crainte d’être marginalisé·es ou utilisé·es à des fins politiques.
Pour accéder à l’étude en anglais, cliquez ici.
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