La revue Agora débats / jeunesses consacre son numéro 102, paru en 2026, aux « sexualités et identifications minoritaires » chez les jeunes. Il s’agit d’une revue publiée aux Presses de Sciences Po, à l’initiative de l’INJEP, service à compétence nationale du ministère chargé de la jeunesse. Coordonné par Tania Lejbowicz, Nicolas Sallée et Aurélia Mardon, ce dossier interroge la manière dont les jeunes vivent, négocient et transforment l’ordre du genre à travers leurs identifications, leurs sexualités, leurs parcours de transition, leurs relations intimes et leurs sociabilités. Les articles réunis s’appuient sur des matériaux variés – enquête statistique ENVIE 2023, entretiens, ethnographie, étude de cas – pour documenter les expériences de jeunes gays, lesbiennes, bi, pan, asexuel·les, trans et non binaires. Le dossier ne décrit pas une simple « libération » des normes de genre, mais plutôt des transformations situées, traversées par l’âge, la classe sociale, la race, la famille, l’école, la médecine et les espaces communautaires.
L’expérience de Loïs, de la transphobie et la transnormativité psychiatriques en 2013 à l’affirmation de soi aujourd’hui
Dans « Un garçon (presque) comme les autres », Nicolas Sallée et Zéo Richez proposent l’étude approfondie de la trajectoire de Loïs, un garçon trans décrit comme blanc, issu de classes favorisées, accompagné médicalement dès le début de l’adolescence, à 10 ans. L’article prend place dans une enquête plus large sur les réactions sociales à la non-conformité de genre des enfants en France et au Québec, mais se concentre ici sur un cas singulier, particulièrement révélateur des transformations récentes de la prise en charge des mineur·es trans. Loïs est présenté comme la première personne mineure à avoir bénéficié, en 2013, d’un accompagnement médical de transition dans un service pédopsychiatrique français pionnier. À 10 ans, il reçoit des bloqueurs de puberté, entre au collège avec un prénom et des pronoms masculins, change la mention de son sexe à l’état civil à 16 ans, puis commence un traitement hormonal masculinisant à 17 ans. Sa prescription de bloqueurs de puberté – faisant suite à une hospitalisation pour tendances suicidaires en lien avec sa puberté – était jugée « nécessaire » par la pédopsychiatre de l’époque, Colette Chiland, dont l’approche clinique a été décrite dans une autre enquête de Nicolas Sallée et Leda Raia.
Ce parcours illustre l’ouverture progressive, depuis le début des années 2010, de possibilités jusque-là très limitées pour les mineur·es trans. Mais l’article montre que cette ouverture ne signifie pas une disparition des normes : elle s’effectue au contraire dans un cadre institutionnel fortement balisé, où les familles, l’école, les professionnel·les de santé et les pairs participent à définir ce qui apparaît comme une transition « légitime ». Dans le cas de Loïs, le soutien parental et l’accès à des ressources sociales, scolaires et médicales importantes ont rendu possible une reconnaissance précoce de son genre. Mais cette reconnaissance s’est aussi construite autour d’attentes précises : stabilité de l’identification masculine, conformité aux codes du garçon, distance avec toute ambiguïté de genre, et projection vers une trajectoire lisible par les adultes.
Les auteurs mobilisent la notion de transnormativité pour analyser ce processus. La transnormativité désigne les normes qui rendent certaines existences trans plus acceptables que d’autres lorsqu’elles se rapprochent des modèles cisgenres, binaires et hétérosexuels dominants. Loïs apprend ainsi à devenir un garçon « presque comme les autres » : il observe les comportements masculins, investit des signes de virilité, cherche à éviter ce qui pourrait être perçu comme féminin, et se tient un temps à distance des espaces LGBT. L’article montre que l’accès à la transition médicale ne se joue donc pas seulement autour d’un besoin de soin ou de reconnaissance, mais aussi autour de la capacité à produire un récit de soi cohérent, stable et conforme aux attentes des institutions.
Toute transnormative que fut cette approche clinique, elle s’inscrivait dans un contexte psychiatrique général de pathologisation et de sexualisation transphobes – qui persistent encore aujourd’hui largement – comme l’a vécu Loïs lors de sa précédente hospitalisation à 9 ans : « Il se souvient y avoir rencontré « des psychiatres […] très problématiques », qui l’ont spontanément renvoyé à son homosexualité supposée, aux désirs inconscients de sa mère ou à l’absence de son père : « [Des psychiatres] m’ont demandé de me mettre tout nu, m’ont demandé si j’étais homosexuel… Des psychiatres jeunes en plus […]. [Pour eux], c’était homosexualité, troubles psychologiques, ou espèce de… psychanalyse à deux balles. »
L’intérêt de l’article de Sallée et Richez tient aussi à ce qu’il ne fige pas Loïs dans cette trajectoire initiale. À mesure qu’il entre dans l’âge adulte et que sa dépendance à l’égard de ses parents – qu’il perçoit comme « très homophobes » – et des médecins diminue, Loïs renégocie son rapport au genre. Il s’autorise une masculinité moins rigide, plus « douce », remet à distance certaines injonctions au passing, questionne certains gestes médicaux ou chirurgicaux, et rend dicible une orientation sexuelle moins strictement hétérosexuelle. L’article montre ainsi que les parcours de transition ne sont pas des lignes droites : ils sont faits d’ajustements successifs, de contraintes institutionnelles, mais aussi de reprises de pouvoir sur soi. Pour les auteurs, le cas de Loïs permet de comprendre comment les jeunes trans composent avec l’ordre du genre, non pas en s’en extrayant d’un coup, mais en le traversant, en l’utilisant parfois, puis en le rediscutant.
Le t4t chez les jeunes transmasculins
Dans « Des usages transmasculins du t4t », Clair Monod s’intéresse à un terme encore peu étudié dans la recherche francophone : t4t, abréviation de trans for trans. L’expression, apparue dans les années 2000 sur des espaces numériques aux États-Unis, puis diffusée via les réseaux sociaux, les mèmes, les hashtags et les applications de rencontre, désigne des relations amoureuses ou sexuelles entre personnes trans. À partir d’entretiens menés dans le cadre de sa thèse avec de personnes transmasculines âgées de 20 à 30 ans, majoritairement décrites comme blanches et dotées en capitaux scolaires, culturels et militants, l’article analyse le t4t à la fois comme pratique relationnelle, comme langage de l’intimité et comme manière de se situer dans l’espace du genre.
Le t4t est d’abord décrit comme une forme de refuge. Pour les personnes enquêtées, les relations avec d’autres personnes trans peuvent offrir un espace de compréhension partagée, notamment face aux violences, aux maladresses ou aux attentes normatives rencontrées dans les relations avec des partenaires cis. Le t4t peut ainsi réduire le sentiment d’avoir à expliquer son corps, son parcours ou son rapport au genre, et favoriser une intimité vécue comme plus confortable, plus sûre ou plus égalitaire. En ce sens, il ne s’agit pas seulement d’une préférence amoureuse ou sexuelle : le label peut aussi porter une dimension politique, en valorisant des relations construites à distance des normes cisgenres dominantes.
Mais l’article montre aussi que cette intimité trans n’est pas automatiquement égalitaire. Clair Monod confronte les discours valorisant le t4t aux pratiques relationnelles effectives des personnes enquêtées. Elle met ainsi en évidence que les relations dites t4t concernent souvent, dans son terrain, des relations entre personnes transmasculines décrites comme blanches et socialement dotées. Les personnes transféminines peuvent y être moins désirées ou moins reconnues comme partenaires possibles, tandis que les hommes trans que l’auteur analyse comme racialisés peuvent être assignés à des représentations spécifiques de la masculinité. L’article montre donc que le t4t est une ressource ambivalente : il peut offrir protection, reconnaissance et politisation de l’intime, tout en reconduisant certaines hiérarchies de genre, de classe et de « racialisation » au sein même des sociabilités trans.
2,2 % de jeunes trans ou non binaires en France
Dans « Manières de déshabiter le genre », Mathieu Trachman s’appuie sur l’enquête ENVIE 2023 pour mieux comprendre les jeunes non binaires en France. L’article apporte une contribution importante à la connaissance statistique des minorités de genre, encore peu documentées dans les grandes enquêtes françaises. ENVIE a été menée auprès de 10 021 jeunes âgé·es de 18 à 29 ans vivant en France hexagonale, et comporte plusieurs questions permettant d’identifier les personnes cisgenres, trans et non binaires. Dans cet échantillon représentatif de la population générale, les minorités de genre représentent 2,2 % des jeunes adultes : 0,5 % de personnes trans et 1,7 % de personnes non binaires. L’un des résultats saillants est donc le poids important des identifications non binaires parmi les jeunes appartenant aux minorités de genre.
L’article montre toutefois que la non-binarité ne peut pas être comprise comme une simple catégorie supplémentaire, qui viendrait s’ajouter mécaniquement aux catégories « homme » et « femme ». Trachman analyse plutôt la non-binarité comme une manière de mettre à distance l’obligation sociale de se définir dans un genre binaire. Les personnes non binaires enquêtées ne se situent pas toutes au même endroit : certaines se disent agenres, genderfluid, non binaires, queers ou androgynes ; d’autres combinent plusieurs façons de se nommer. La non-binarité apparaît ainsi moins comme une identité homogène que comme un ensemble de manières de contester, moduler ou déplacer les attentes associées au masculin et au féminin.
Pour rendre compte de cette diversité, l’auteur distingue plusieurs façons de « déshabiter le genre ». Certaines personnes non binaires investissent à la fois des éléments associés au masculin et au féminin ; d’autres cherchent plutôt une forme de neutralité ; d’autres encore décrivent un rapport fluide au genre, susceptible de varier selon les moments, les contextes ou les relations. Cette approche permet d’éviter deux contresens fréquents : réduire la non-binarité à une indécision, ou au contraire l’imaginer comme une sortie totale et définitive du genre. L’article montre plutôt que les jeunes non binaires se déplacent dans un espace social encore structuré par le genre, mais en refusant d’en habiter les cases de manière stable, exclusive ou obligatoire.
Trachman nuance enfin certaines représentations sociales de la non-binarité. L’enquête ne permet pas de la réduire à un phénomène marginal réservé à une jeunesse très favorisée ou exclusivement militante. Les jeunes non binaires y apparaissent au contraire dans des positions sociales variées, avec des situations scolaires, professionnelles ou sociales parfois plus instables que celles des jeunes cisgenres. L’article souligne aussi que les personnes non binaires sont majoritairement des personnes assignées filles à la naissance, ce qui invite à penser la non-binarité en lien avec les contraintes spécifiques qui pèsent sur les socialisations féminines. L’article montre au final que la non-binarité n’est pas vraiment qu’une nouvelle étiquette générationnelle : elle reflète aussi les transformations contemporaines du système de sexe et de genre.
Pris ensemble, ces trois articles montrent que les parcours trans et non binaires ne peuvent être compris ni comme de simples expressions individuelles d’identité, ni comme des ruptures totales avec l’ordre social. Ils se construisent dans des environnements précis, avec des ressources inégalement distribuées : soutien familial, accès aux soins, capital militant, position sociale, appartenance raciale, exposition aux violences. Les articles de Fantoni-Decayeux et de Ravier prolongent ce constat du côté des sexualités minoritaires : le premier montre que les « premières fois » des minorités sexuelles sont plus diverses dans leurs temporalités et leurs définitions que ne le suppose le modèle cishétérosexuel de la première pénétration ; le second analyse les ajustements par lesquels des hommes gays issus des quartiers populaires composent avec les normes locales de masculinité et les normes des espaces gays.
Ce numéro d’Agora débats/jeunesses offre ainsi des outils précieux pour penser les expériences trans, non binaires et LGBTQI+ sans les homogénéiser. Il rappelle que les jeunes minorisé·es ne vivent pas « hors » de l’ordre du genre : elles et ils l’habitent, le négocient, le contournent, le déplacent, parfois le reproduisent, parfois le fissurent. Pour les professionnel·les, les familles, les associations et les institutions engagées auprès des jeunes trans et/ou non binaires, cette lecture invite à une vigilance essentielle : reconnaître les identifications ne suffit pas. Encore faut-il comprendre les conditions sociales, relationnelles et institutionnelles dans lesquelles elles deviennent vivables.
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Note : les articles d’actualité scientifique de TJT sont désormais rédigés et traduits avec l’aide de l’IA. Leur contenu repose toutefois sur une lecture humaine systématique et intégrale des études présentées, garantissant l’exactitude des informations et permettant à l’équipe de TJT de contextualiser, d’éditorialiser et de mettre en perspective librement les recherches actuelles.
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